À peine débarqué du Thalys, j'aperçois sur le quai venu à ma rencontre, Lucas, la tignasse hirsute, mal rasé, chemise sortie du pantalon, baskets délacées. Je le connais à peine. C'est un ancien élève de Philippe, à l'École de l'image d'Angoulême où Philippe enseigne la philo. Lucas a toujours une expression de bonté, un air de s'excuser de quelque chose et un calme inébranlable... Il me conduit à l'appartement d'Annelien, quai des Tilleuls, où je vais résider. Je lui dis combien je suis heureux de me retrouver de nouveau à Amsterdam. Il fait beau, peut-être un peu trop chaud pour un mois d'avril, les arbres sont d'un vert tendre et leurs fleurs laissent échapper des pétales qui font des nuées de confettis blancs. Les fenêtres des façades en briques rouge foncé surmontées de pignons à potence se réfléchissent dans l'eau miroitante des canaux. Les passants, les cyclistes, les tramways et les bateaux impriment à la ville un mouvement tranquille. Je suis de nouveau à Amsterdam et je suis heureux. C'est tant pis pour Julie à qui j'avais proposé de m'accompagner mais elle avait préféré accomplir son stage dans cette compagnie de Montreuil. Je suis soulagé de voir Lucas car je n'ai ni son adresse ni un numéro de téléphone où le joindre. Il avait juste répondu à mon mail pour me dire qu'il serait à la gare.
Son amie s'appelle Annelien. Elle est blonde, fine, vêtue d'une robe légère, jolie et accueillante. L'appartement est un deux-pièces assez spacieux, meublé sommairement. Il est situé au deuxième étage d'une de ces maisons en briques. On y accède par un escalier étroit et abrupt. Je peux rester là pour la durée de mon séjour. Je remets à Lucas les livres qu'il m'avait demandés ainsi qu'un exemplaire de Syracuse. Ça lui fait plaisir, m'avoue-t-il, il n'avait pas osé me le demander. Nous allons faire un tour ensemble avant de rejoindre son amie qui fait des heures dans un café situé non loin de sa maison, sur Westernstraat. C'est un vrai café d'Amsterdam, un "bruine kruig" dont les murs bruns foncés portent ici réellement la patine du temps. Le portrait de Juliana y figure en bonne place et c'est elle, la reine, que l'on va fêter pour son anniversaire le 30 avril prochain. Le Queen's Day. Il y a aussi la statue d'un bouddha et une photo de Frank Zappa. Hormis quelques jeunes anticonformistes qui dédaignent les coffee shops, le café est surtout fréquenté par des hommes qui ont quelques kilomètres au compteur. Ils ont en commun les tatouages, la bière et les cigarettes roulées parfois enrichies de quelques grains de résine de cannabis. Les uns jouent au backgammon et les autres les regardent avec intérêt. L'ambiance est plus animée le soir, alors que les mots du bizarre hollandais fusent de toute part ponctué de "ya !" vigoureux.
La cuisine hollandaise étant ce qu'elle est et Annelien étant végétarienne, nous sommes allés dîner dans un restaurant indien. Lucas s'exprime avec parcimonie et d'une voix à peine audible. Ce doit être un stratagème pour nous obliger à prêter l'oreille. Il faut se concentrer pour le comprendre. Encore heureux qu'il parle peu. Annelien connaît un peu de français mais je m'efforce de parler anglais pour ne pas l'embarrasser. J'aime sa manière de bouger et les petites caresses qu'elle échange avec Lucas.
Je n'ai pas bien dormi cette nuit. Sans doute à cause des cafés forts que Lucas m'a servis dans l'après-midi. Ma nuit a été ponctuée de rêves étranges, hélas trop vite oubliés. Il y était question de mes deux hôtes et d'un séjour dans un lieu qui n'était pas Amsterdam car la dernière scène dont je me souvienne se passait à la campagne.
Annelien a une petite chatte qui s'appelle Sophie. Elle est grise et blanche aux extrémités. Elle s'est enfuie de la maison en sautant du balcon pour accéder à la terrasse du voisin du dessous. Nous tentons de lui faire parvenir des croquettes dans une louche suspendue à une ficelle. Elle sera finalement récupérée par le voisin et pourra passer la nuit blottie contre sa maîtresse.
J'écris ces mots assis sur le banc d'un pont situé non loin du musée historique où se trouvent des terrasses de café et une statue représentant Multatuli. Edouard Douwes Dekker (1820- 1887), également connu sous le nom de plume de Multatuli ("J'ai beaucoup souffert" en latin) est un écrivain néerlandais connu pour son roman pamphlet Max Havelaar. Sorti en 1860, le livre a eu un écho retentissant aux Pays-Bas, ce roman étant le premier à dénoncer un système commercial injuste qui accablait 30 millions de Javanais des Indes néerlandaises, colonie des Pays-Bas à l'époque. C'est à travers Max Havelaar que Douwes Dekker raconte les combats d'un Robin des Bois qui lutte contre l'oppression des paysans de ce qui deviendra plus tard l'Indonésie. J'essaie de me souvenir de mes impressions quand, le 5 juillet 1990, j'arrivais dans cette ville, première étape d'un voyage qui allait me conduire en Asie et en Afrique et qui allait durer une année entière.
Annelien n'aime pas Amsterdam. Elle trouve que la ville est devenue trop superficielle et ses habitants trop orgueilleux à cause des touristes qui débarquent par milliers. Elle préférerait vivre à Rotterdam, plus moderne, avec son architecture en mouvement. Nous dînons à l'appartement. Lucas a préparé des burritos. Auparavant, nous nous étions retrouvés dans le café où travaille Annelien trois jours par semaine. Nous avons joué au backgammon et discuté longtemps en buvant des bières. Les arts et l'artiste, la souffrance et le plaisir, le langage et la beauté. Je leur dis combien je suis heureux d'être avec eux. Leur beauté et leur accueil étaient en soi une œuvre d'art.
Lucas m'a déniché un vélo. Une de ces bicyclettes noires hollandaises, classiques, où l'on freine en rétropédalant. Ce n'est pas très pratique quand on n'a pas l'habitude mais ça permet de circuler facilement et de ménager ses pieds. Je prends le soleil sur le toit-terrasse de la Cité des Sciences Nemo, qui est profilée comme la proue d'un navire tournée vers le large. Le temps est beau et un vent frais souffle de l'est.
Dans les sous-sols du bâtiment industriel de la Poste, où est installé provisoirement le musée de Stedelijk durant les travaux de rénovation du site, j'ai vu des expositions de jeunes artistes avant d'aller déjeuner de raviolis au restaurant du onzième étage avec vue sur le Het Ij. C'est un bâtiment étonnant, aux murs carrelés, qui ressemble à une piscine à étages. D'ailleurs, les couloirs sentent l'eau chlorée.
Queen's Day (30 avril), fête de l'anniversaire de la reine Juliana. La gare laisse échapper un fleuve orange et tonitruant. Des milliers et des milliers de jeunes gens, habillés d'orange, chapeautés d'une couronne en plastique orange, se répandent dans la ville à grands coups de corne de brume à gaz et en hurlant des cris de ralliement, prêts pour la transe collective nationaliste. Déjà, hier soir, il y avait sur les quais des groupes de musique autour desquels étaient rassemblés des foules compactes. La bière coulait à flot. On avait installé à cet effet des buvettes innombrables approvisionnées en tonneaux métalliques et des vespasiennes amovibles avaient été placées à proximité. Je m'enfuis d'Amsterdam pour échapper au tsunami royaliste.
Toutes les rues de Haarlem, tous les quais ont été transformés en présentoirs pour vêtements démodés et jouets usagers dont on cherche à se débarrasser. Haarlem n'échappe pas à la règle du vide-grenier mais il y a moins de monde. Je n'ai pas revu Lucas et Annelien hier et la solitude du soir m'a valu une montée d'affliction insomniaque. J'inspectai délicatement l'appartement à la recherche d'un câble TV : en vain. Il y a dans cet appartement, outre un téléviseur grand écran, un tas d'appareils qui paraissent inusités entassés n'importe comment : lecteur de DVD, hifi, ordinateur, four à micro-onde, etc. Des dizaines de CD jonchent le sol, tout comme les vêtements, fourrés pêle-mêle dans des armoires débordantes ou entassés dans un coin. Annelien semble avoir tout ce qu'une jeune fille peut désirer mais elle s'en fout, n'attachant aucune valeur à toutes ces choses. Enfant gâtée de parents aisés divorcés. Un père qui vit en Malaise et chez qui elle va passer chaque année quelques jours, une mère à Rotterdam.
On trouve ici, à Haarlem, beaucoup de ces crincrins rénovés, pianos mécaniques et orgues de barbarie, peinturlurés comme une fête foraine. Ils sont animés par des petits moteurs thermiques dont on entend à peine le ronflement sous les notes de musique clinquantes et casse oreille vomies par ces détestables engins. Les instruments sont actionnés à partir d'une longue bande perforée et il se trouve des abrutis pour avoir fait de nouvelles bandes à partir de scies contemporaines, comme d'habitude-de !... Franz Hals. C'est assez curieux, ces portraits, assemblages de personnages en noir et blanc, tournés vers le peintre mais regardant ailleurs. Ce n'est pas une peinture léchée, Hals ne s'encombre pas d'un réalisme exacerbé, il y va à grands coups de pinceaux lestes. Autrement plus joyeux et colorés sont les officiers de la garde. Mais toujours cette curieuse composition des tableaux, la place occupée par les personnages et leur maintien.
Retour à Amsterdam. Huit heures marque le coup d'arrêt des festivités, fermeture des bars et enlèvement de toutes les buvettes installées sur les trottoirs. Mais on n'arrête pas une telle orgie d'un simple coup de baguette. Des énergumènes continuent de faire les imbéciles dans le boulevard où se trouve le Kleine Monument, le café d'Annelien. Tout ce qui leur tombe sous la main est bon pour la destruction finale et le lancer sur la foule qui assiste aux ultimes notes du concert rock qui se joue en face du café concurrent : vieilles banquettes, boites thermos, chaises, etc. Trois policiers interviennent discrètement pour leur demander de se calmer. Ils se contentent alors de montrer leurs fesses aux badauds en guise d'ultime révérence. Les rues mettront plus de trois heures pour se vider et laisser la place aux premières équipes de nettoyage.
Je vais rejoindre Annelien avec Lucas. Elle devait terminer son travail à huit heures mais, une heure plus tard, elle est encore occupée à ranger les tables, balayer la rue, remettre le Petit Monument en ordre pour le lendemain matin. Des temps à autre, elle vient en courant, sautillant vers Lucas pour lui caresser les mains et lui glisser quelques mots doux à l'oreille. Lucas ne sait que faire. L'emploi du temps dépend d'Annelien. Je pars de mon côté pour assister à la fête finissante. Lucas m'a dit qu'ils passeraient la nuit chez lui mais ils rentrent à l'appartement peu après minuit alors que je suis occupé à lire.
Place Rembrandt, mardi premier mai, dix-sept heures. J'ai quitté ce matin l'appartement en prenant soin de ne
pas réveiller les amoureux. La ville avait presque retrouvé son état normal en
dehors de quelques ruelles encore sous les décombres. La fête d'hier a laissé la belle ville d'Amsterdam sous un tas de détritus. Les sacs plastiques, gobelets, cannettes, bouteilles, cartons de pizza, mégots, capsules, jonchent le sol. Ici, c'est un amoncellement de chaises, là, de vieux vêtements invendus et des couronnes royales en feutre orange frappées du logo des chemins de fer néerlandais. Gobelets Macdonald, boites de bières Heineken, Magners, Leeuw, Amstel, Super Bock, de coca, bouteilles de rhum Bacardi, de Malibu, de vodka Absolut, de vin blanc Stamadeus, de vin californien, mignonnettes de Flügel, boites de chips, paquets de cigarettes Malboro, chapeaux à paillettes, vieille couverture de laine tâchée, cassettes vidéo, une chaussure orpheline, des milliers d'éclats de verres et le débris d'un vieux 33 tours vinyle Les vingt-quatre plus grandes chansons de Julio Iglesias.
Je dîne en compagnie de mes deux amis dans un restaurant espagnol après nous être retrouvés au Petit Monument. Lucas et Annelien partagent plusieurs traits de caractère. Un esprit bohème les laissant assez indifférents aux choses matérielles, un goût pour l'art et la lenteur. Il y a aussi les cheveux. Lui, torsadés et noirs, il suffit qu'il les laisse pousser pour que ça lui fasse un buisson de dreadlocks sauvages. Elle, longs et d'un beau blond cendré, légèrement bouclés, sont de toute évidence rétifs à la brosse. Ils s'emmêlent et font des nœuds, ce qui ne manque pas de charme.
Mercredi, je prends mon petit déjeuner sur Herengracht en attendant de retrouver Lucas avec qui je dois aller visiter le musée Van Gogh. J'ai composé pour eux cette dédicace un peu longue de mon livre Syracuse : "Pour Lucas et Annelien, qui complotent amoureusement en ces jours de printemps dans l'aura de Rembrandt et de Van Gogh, quelque part du côté d'un Petit Monument du Lindengracht baigné de calme, de luxe de volupté, pour leur dire combien j'ai été heureux de passer ces quelques jours en leur compagnie."
Musée Van Gogh. Arles, Gauguin, l'oreille coupée, la dépression, l'asile. Je reste longtemps à contempler les peintures de cette époque, entre 1988 et 1990, la Moisson, le Verger blanc, le Verger rose, le Pêcher rose, les Iris et le groupe des Amandiers en fleurs. Ravin avec un petit cours d'eau annonce l'abstraction. Exposition de Max Beckmann, une découverte. Expressionnisme allemand. Force, violence des couleurs, les visages soulignés par d'épais traits noirs. Une peinture acérée, au couteau, pariétale. La toile devient explosion comme Picasso avec Guernica. Ce qui me vient à l'esprit : Brecht et son Opéra de Quat'sous. Sur ses autoportraits et les photographies de lui, le peintre a un visage sévère. L'air pas vraiment commode de quelqu'un qu'on n'aurait pas envie d'approcher. Je demande à Lucas ce que je peux offrir à Annelien pour la remercier de m'avoir prêté son appartement. Un livre sur le sculpteur Luciano Fabro, le CD de Bregovic avec Iggy Pop (Arizona Dream) ou de la chanson française dans la lignée de Brassens car je sais qu'elle aime ça ?
J'échappe le soir au débat télévisé supposé faire la décision pour les prochaines élections présidentielles en France. Tous les Français doivent être scotchés devant leur télé. Au Petit Monument, personne ne s'occupe de ça. Ils savent qu'une élection se prépare, sans plus. J'ai laissé la bière pour le vin blanc. Les tournées se succèdent payées par les uns et les autres. Des vieux s'installent à notre table pour discuter un instant avec Annelien ou Sacha, un ami de Lucas venu nous rejoindre. Le Petit Monument est intergénérationnel. Lucas discute peu. Bien qu'il parle néerlandais, il n'est pas très disert et il parle si sourdement que c'en devient agaçant. Je suis surpris par les sentiments exprimés par ces jeunes des Beaux-Arts à propos d'Amsterdam. Ils ne s'y plaisent pas. La ville est agréable, c'est une belle ville, mais la mentalité des Amstellodamois leur pose problème. J'ai déjà évoqué ce que disait Annelien à propos de leur arrogance. Ce sont des petits bourgeois satisfaits. Tolérants mais vides. Tout passe sur eux, ils sont lisses. Tout ce qu'ils savent faire, c'est se défouler lors de fêtes stupides comme celle du Queen's Day. Ils boivent et ils braillent, cassent tout, laissant la ville dans ses détritus pendant trois jours et ils sont contents comme ça. Les marins d'Amsterdam, déjà maltraités par Jacques Brel, sont devenus des bobos. Sacha, un Berlinois, est désespéré et voudrait bien faire une sorte de révolution. En attendant, il parle de venir continuer ses études en France. Peut-être à Angoulême, dans l'école de Philippe.
Jeudi matin. Petit déjeuner à l'anglaise près du marché aux fleurs. J'ai la gueule de bois. Et de l'angoisse, parfois. Où donc ai-je pu garer mon vélo ? Pas moyen de trouver une librairie où me procurer le livre suggéré par Lucas. Facile à trouver, mon œil ! Il fait beau comme au premier jour.
Je ne peux m'empêcher de consulter sur Internet ce qui se dit à propos du débat pour les Présidentielles. Plus de 20 millions de téléspectateurs, relate-t-on. Les deux auraient été également bons. Pas suffisant pour faire gagner Ségolène et permettre à la France d'avoir pour la première fois de son histoire une femme à la tête de l’État. Ciel ! un avocat d'affaire lié aux milieux de l'argent, égotique et psychopathe qui plus est, pas ça pour président, par pitié !
Ils sont lents à servir, dans les restaurants d'Amsterdam. Est-ce pour nous obliger à doubler les boissons, servies elles avec promptitude ? Le jour où on interdira ici de fumer dans les cafés sera un événement. Trois jeunes femmes à une table. L'une est enceinte bien avancée. Les deux autres fument autour d'elle sans plus d'égards.
Dîner chez Lucas avec Annelien. C'est normalement là-bas que j'aurais dû m'installer au lieu de l'appartement de la jeune femme. Je n'ai pas perdu au change. Lucas est installé dans une banlieue sans grâce peuplée majoritairement de Turcs et de Marocains, ce qui présente au moins l'avantage de la rendre conviviale. Ce n'est pas très loin du centre mais il faut un moyen de locomotion pour s'y rendre. L'appartement de cinq pièces est partagé par trois étudiants. Il y règne un désordre total. Des objets de récupération les plus divers jonchent le sol aux côtés d'ébauches d'installations, de cartons de dessin, de rouleaux de fil de fer, d'instruments de musique, de vêtements et de CD. Je ne sais pas si j'aurais tenu le coup longtemps dans un tel capharnaüm. Mais contrairement à moi, Lucas et ses amis sont des artistes. Les deux autres colocataires sont absents, partis à Prague en stop. Lucas, qui se débrouille bien en cuisine pour avoir travaillé dans un restaurant en Suisse, a préparé des cuisses de volailles au miel. Assaf et David, autres élèves des Beaux-Arts, sont venus nous rejoindre. Ils sont israéliens. Ces jeunes seraient-ils portés sur le communautarisme ? Lucas a lui-même résidé quelques mois là-bas. Juif lui aussi, il ne semble pas y attacher une grande importance. Discussion pour moi laborieuse en anglais, sur la politique, Israël, la sécurité, la coexistence avec les Palestiniens, la montée de l'intégrisme musulman, les élections françaises. Assaf, plus que les autres, exprime des opinions tranchées et considère que la paix avec les Palestiniens est impossible et que croire que la création d'un État palestinien résoudrait le problème est une vue de l'esprit. San Francisco est son nouvel Éden. Lucas m'interroge à propos d'un projet de galerie à Paris. Une idée qui ne verra jamais le jour. Vers deux heures, il faut envisager de rentrer. Avec mon incroyable vélo sans lumière, m'extirper de ce quartier d'immeubles HLM, retrouver une rue principale supposer conduire au centre d'Amsterdam, décider de la suivre sans conviction mais joyeux, être soulagé au bout d'un quart d'heure d'apercevoir la tour qui sert de repère pour situer le quartier d'Annelien, me perdre encore un peu dans l'entrelacs des grachts et des straats, avant de pouvoir, enfin, accrocher le vélo aux arceaux prévus à cet effet devant l'appartement.
Vendredi matin. Derniers coups de pédales le long des grachts. Soleil et ciel bleu imperturbables. En remontant Westernstraat, je les vois tous les deux. De dos, bicyclette à la main. Sur la bicyclette, un magnifique fauteuil empire recouvert de velours rouge. Ils ont trouvé ça dans la rue et Annelien a voulu le ramener dans son appartement. Drôles d'oiseaux. Je vais boire une dernière bière en leur compagnie au Petit Monument avant de m'en aller prendre mon train à la gare Centrale. J'aime le double baiser chaleureux d'Annelien. Et pourquoi ne pas installer notre galerie ici, à Amsterdam, proposé-je à Lucas, dans la douceur des pertuis et des passerelles. Van Gogh, Rembrandt, Spinoza et Descartes, belle compagnie, non ? Sur Lindengracht, par exemple. Non loin de l'appartement d'Annelien.
Le TGV, quand il arrive, rampant sur son rail, a l'air d'un monstre. Rouge sombre, une vitre fumée couverte d'insectes écrasés, sa gueule évoque un animal préhistorique surgissant des profondeurs sous-marines. Il a quelque chose de violent, d'implacable, un ogre dévoreur d'humains.
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